Justice

La justice inclut les lois, les tribunaux, les prisons et tout ce qui s'y passe. Pour ceux qui ne connaissent pas encore, je vous recommande le blog de Maître Eolas, célébrissime pour expliquer les enjeux de la justice.

Je relaierai ci certaines de ses réflexions, et parfois des questions plus générales sur l'éthique.

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11. janvier 2020

Un SDF abattu par la police

Je n'ai évidemment pas tous les éléments de l'enquête, car comme toujours dans ce genre d'affaire, on le sait en lisant la presse, et la presse ne sait pas grand chose. Je fais référence à cet article.

Je sais seulement qu'un SDF a eu une attitude « suspecte », la police est alors appelée. Le type s'arme avec une... une « scie rouillée » (!?!). Là, les flics (on ne connaît pas leur nombre, mais ils ne sont jamais moins de 3 ou 4) ne trouvent pas d'autre moyen pour l'arrêter que de le tuer. Bilan : 7 balles ! Plusieurs ont touché le type.

Les questions qu'on peut raisonnablement se poser :
- Pourquoi a-t-il fallu 7 balles pour arrêter le type ? Les 6 premières ont tapé à côté ? L'entraînement au tir des policiers est-il de qualité ?
- Comment se fait-il qu'un déjanté armé d'un truc probablement trouvé dans une poubelle représente une menace telle qu'il faille le tuer ?
- Trois (ou 4) policiers sont-ils absolument incapables de maîtriser un type fou et pas vraiment armé ?
- Quid du taser tellement en vogue ? Il n'avait plus de piles ?

Je trouve que ce simple fait divers est révélateur d'une époque. Je ne sais pas si les flics ont bien fait leur boulot. Je ne sais pas s'ils avaient des problèmes de surcharge de travail, de manque de matériel, de formation. Mais ces événements deviennent assez courant je trouve. Cela me rappelle une histoire d'un type pris de panique la nuit et devenu comme fou, armé d'un couteau de cuisine. Il a été abattu de plusieurs balles : aucune de face.

Les bavures sont nombreuses (on peut parfois en juger par les vidéo en manif, malheureusement jamais dans les commissariats de police), mais les condamnations des policiers en exercice sont exceptionnelles. C'est troublant.

Et que dire des autres, Wissam El-Yamni, Allan Lambin, Mehdi, Bilel Elabdani, Hocine Bouras, Nabil Mabtoul, Joseph Guerdner et plein d'autres ? Et que dire de tous ces gilets jaunes maltraités par la police ? Pas seulement les éborgnés et les amputés, mais les innombrables blessés que la police laisse sans rendre de compte non plus ? Car aucun chiffre officiel n'est disponible sur ces abus.

Ce monde devient fou. La Police n'est plus au service de la paix, mais de l'ordre social. Sans doute pour ça qu'on ne l'appelle plus « gardien de la paix » mais « force de l'ordre ». Comptons sur l'IGPN pour les couvrir.

La morale de l'histoire, c'est que si vous êtes policier et ne voulez pas attraper le tétanos, utilisez votre arme à feu.

PS : Hop, une dernière pour la route...

16. août 2018

Interdiction de conduire...

Petite anecdote qui m'a été racontée par l'intéressé et qui en dit long sur la place de la voiture dans notre société.

C'est l'histoire d'un agent indépendant de sécurité. Comme un Benalla mais moins proche du Président. Le genre gros bras, un peu méchant, viril jusqu'au bout de son camion. Je pourrais dire « voiture », mais il a un énorme 4x4 Ford. Genre pick up avec un coffre fermé pour laisser son molosse dormir dedans. En fait, j'ai testé, je tiens allongé de tout mon long. On peut dormir à 2 si on ne dépasse pas 2 mètres. Bref, le truc qui émet officiellement 2 fois plus de CO2 que ma voiture et pèse 2 tonnes. Une arme en quelque sorte.

Le type rentre chez lui bourré, roule vite, rate un rond-point et fait un tonneau. Car ces véhicules ont une telle hauteur qu'ils sont plutôt instables. Dans son malheur, personne d'autre n'est touché, aucun autre véhicule percuté. Les flics le sortent du fossé et compatissent avec le type. Celui en charge de l'alcootest lui fait comprendre qu'il avait « déjà soufflé » dans le ballon, et qu'il ne serait pas inquiété pour ça.

– Mais non, j'ai pas soufflé !
– Si, si, t'a soufflé...

On peut toujours compter sur les flics pour aider les gens.

Par contre, comme il avait déplacé toute la meute et qu'il était impossible de mettre toute la brigade dans le coup, il a quand même fini devant un juge pour avoir conduit dangereusement, au point de retourner 2 tonnes d'acier tout seul.

La seule peine qu'il aura, c'est un retrait de permis. Mais un retrait assez spécial quand même. On lui précise qu'il n'aura plus le droit d'utiliser son 4x4 que pendant ses heures de travail. On lui demande donc ses horaires de travail. Comme il est à son compte et qu'il peut être amené à travailler de jour comme de nuit, il est donc précisé : retrait de 6 mois de permis sauf de 0h à minuit.

Ce type peut continuer d'utiliser sont permis comme un port d'armes de 2 tonne pour tirer dans la foule. Pensez bien qu'il perdrait du crédit avec une voiture sans permis... Faudrait pas toucher à sa situation professionnelle quand même, il y a des priorités !

28. mars 2018

Le dernier bourreau

Vous le savez maintenant, je suis définitivement et totalement contre la peine de mort. Je regrette même d'avoir à en parler, tant j'aimerais que cette question soit enterrée pour chacun de nous. Qu'aucune conscience ne puisse douter de l'importance d'une vie, même de la pire.

Cependant, si la peine de mort revenait en France, je devrais être le bourreau. Je ne prétends pas que j'en aurais le courage et encore moins l'envie, mais il faudrait que je sois celui-là.

Car ce métier absolument ingrat n'a rien à voir avec un autre métier moralement infâme. Car ce métier, une seule personne l'exercerait. Il n'est pas question de dire « si ce n'est pas moi, ce sera un autre ». Quand il est question de renvoyer des migrants dans un pays en guerre, de martyriser des pauvres, d'expulser les SDF d'un abri, là, on peut renier la fonction et refuser de prendre part à une mission injuste. On peut vouloir se sentir droit dans ses bottes. Mais quand il n'y a qu'un poste, on ne grossit pas les rangs, c'est soit moi, soit quelqu'un d'autre. Et il faudrait que ce soit moi.

Imaginez que vous soyez condamné à mort. Ne me dites pas que vous êtes innocent, la justice vous a condamné, c'est tout. D'ailleurs, vous ne seriez pas le premier condamné à mourir d'une simple accusation. Le problème n'est finalement pas de savoir si vous avez commis un crime ou non, la société a besoin d'un coupable et vous étiez parfait ce jour-là. Les jurés ont bien écouté les réquisitions, et ils ont estimé qu'aucun doute « raisonnable » ne pouvait vous épargner la mort.

D'ailleurs, n'imaginez pas une seconde que si vous étiez l'auteur d'un crime, la situation serait différente. Il faudrait qu'un bourreau vous donne la mort si la justice en avait décidé ainsi. Alors je me proposerais pour vous tuer.

Et maintenant que vous êtes sur le point de mourir, froidement, tué par un inconnu, quel bourreau préférez-vous ? Le sadique ou l'humaniste ?

C'est moi que vous choisiriez.

8. mars 2018

La peine de mort (5) : Les arguments matériels

Je propose de conclure cette série de billets sur la peine de mort en faisant le tour des arguments bateau qui reviennent sans cesse.

Il m'est arrivé d'entendre que les meurtriers coûtaient cher à la société. Les nourrir à rien faire dans une prison haute sécurité coûterait de l'argent. C'est vrai. Mais il se trouve que la peine de mort coûte encore plus cher que la prison à vie. Ce calcul a été fait aux États Unis. La mise à mort seule n'est pas nécessairement si chère, mais les voies de recours le sont. Alors quoi ? Faudrait-il tuer tous les condamnés sans laisser de place au doute ? Qui est le plus barbare dans l'histoire ? Celui qui tue par passion ? Ou la société qui tuerait en se pinçant le nez ?

Malgré ces recours, le nombre d'erreurs judiciaires aux USA est effrayant. On en compte plus d'une centaine sur les macchabées produits par la justice des États-Unis. Il n'est pas pensable d'imaginer une justice qui ne se tromperait jamais. J'entends parfois dire qu'on pourrait au moins tuer quand on est sûr du coupable. Mais comment peut-on l'être à ce point, si les jugements dépassionnés sont faits par des personnes étrangères aux faits ? Sur la base des déclarations des victimes, tourmentées par leur ressentiment ?

Le mode de mise à mort est probablement aussi un problème. On ne supprime pas une vie simplement en appuyant sur un bouton. L'actualité regorge de mise à mort ratées, horribles, où le condamné hurlait et souffrait pendant des dizaines de minutes au point que les familles des victimes suppliaient pour l'arrêt de la procédure. On regrettera parfois la guillotine, un moindre mal jugé trop barbare aux États-Unis. C'est là qu'on comprend qu'une mort, c'est toujours sale.

Le dernier argument concerne l'idée que la peine de mort serait dissuasive. Les États Unis sont un bon terrain d'étude sur ce point. On n'a observé aucune reprise de criminalité dans les états qui avaient aboli la peine de mort. La tendance serait même un peu à la baisse. La raison est que les criminels n'ayant plus rien à perdre avant de se faire arrêter et risquer la peine capitale, ils auraient carte blanche pour le massacre si ça peut les sortir d'affaire.

Alors évidemment, il est vrai qu'un mort ne recommence pas. On est ici dans l'argument médical. On préjuge que le condamné aurait recommencé. Et même si c'était statistiquement vrai, aurait-on le droit de tuer un coupable, alors que précisément celui-ci ne récidiverait pas ? Il est impossible de savoir à l'avance qui sera honnête ou non.

Le doute doit toujours bénéficier à l'accusé.

Vous pouvez relire les autres billets sur la peine de mort ici : 1, 2, 3 et 4.

3. mars 2018

La peine de mort (4) : Peut-on tuer si on est certain du criminel ?

Il m'est arrivé d'entendre des gens me certifier qu'ils sont contre la peine de mort « sauf quand on est vraiment certain du coupable ».

Apparemment innocente, cette phrase permet de se poser à juste titre la question de la limite de la justice. Elle définit une culpabilité, tente de faire émerger la vérité, mais elle ne prétend absolument pas être LA vérité. Et ce pour plusieurs raisons. D'une part, il faut savoir que ne peut pas être juge ou juré une personne qui a été concernée par l'affaire qu'il juge, de près ou de loin. On considère que cela pourrait altérer sa neutralité.

Partant de là, leur jugement ne peut se fonder que sur des preuves indirectes : témoignages, ADN, traces, données numériques, etc. Ces données sont toutes falsifiables, ou limitées dans ce qu'elles peuvent dire. Une donnée numérique pourra dire que telle puce téléphonique était à tel endroit (à 50 mètres près) à telle heure. Mais elle ne dira pas si le téléphone était dans la poche d'untel, ni s'il s'est rendu dans l'appartement et non juste en face. On essaie alors de faire parler n'importe quel élément pour conforter les preuves manquantes de la réalité des faits. Tuer un coupable sur ces éléments reste une prise de risque importante.

Et puis il est profondément injuste de jouer la vie d'une personne sur les moyens qu'il a de se payer un bon avocat. Car on le sait, cela peut faire toute la différence sur un verdict. Ce sont les plus pauvres qui sont aussi les plus souvent exécutés.

Mais ne peut-on pas être certain lorsque l'accusé avoue lui-même ? C'est une partie du problème. Il n'avouera jamais s'il risque la peine de mort sur ses aveux. D'ailleurs, la loi dit qu'on ne peut obliger quelqu'un à s'accuser lui-même. Soyons logiques. Mais admettons qu'il avoue pour avoir la conscience tranquille. Doit-on tuer celui qui assume ses actes et a permis de révéler la vérité, sacrée et espérée par tous ? Pourquoi tuer celui qui avoue et pas celui qui n'avoue pas ? Et même dans ce cas : avoue-t-il pour protéger quelqu'un ? pour détourner l'attention d'une autre vérité ? Parce qu'il subit un chantage sur ses proches ? Non. On ne peut même pas croire un accusé qui avoue.

D'ailleurs, la vérité n'est pas seulement dans ce qui se dit, mais aussi dans ce qui ne se dit pas. Notamment, on ne connaît jamais les vraies raisons profondes qui font qu'une personne a commis un acte criminel.

Tuer le coupable, c'est simplement détruire la seule preuve directe.

26. février 2018

La peine de mort (3) : Pourquoi devrait-on tuer ?

On nous ressert tout le temps la nécessité de tuer les condamnés les plus méchants. Mais pourquoi ?

Doit-on avoir une peine de mort basée sur l'idée de la vengeance ? Vouloir la tête du condamné au sens propre ? La justice doit-elle pratiquer la rancune d'une victime ? C'est certainement cette loi du Talion qui aura transformé le désir de vengeance en nécessité d'une loi pratiquant elle-même cette vengeance. Mais j'en ai déjà parlé, la justice n'a pas le droit de jouer ce rôle.

Ou alors, il s'agirait d'un geste médical : on tue un tueur car c'est dangereux de le laisser. Comme on brûle une verrue, on découpe une tumeur, on arrache une mauvaise herbe. Il s'agirait alors de retirer toute culpabilité à l'accusé : « Il est comme ça et puis c'est tout ». Ce n'est surtout pas ce que souhaitent les victimes, au contraire. Elles veulent que sa responsabilité le cuise dans les flammes de l'enfer, lui coller toute la cause du drame.

D'autre part, on oublie que la loi peut évoluer. Qu'en est-il d'un crime qui deviendrait légal après la mort du condamné ? Par exemple, personne ne souhaiterait aujourd'hui tuer les voleurs, les sorcières ou les avorteuses. Marie-Louise Garaud a été exécutée en 1943 pour ce motif, alors que l'avortement thérapeutique est autorisé en 1955. Pas de pot pour elle !

On peut aussi penser à une loi scélérate qui condamnerait à mort des rebelles tentant de sauver le monde... comme les résistants de la dernière guerre par exemple. C'est ainsi que le Général De Gaulle fut condamné à mort par contumace le 2 août 1940.

Ce serait tellement pratique de tirer un trait pour nettoyer le crime commis. Tuer un criminel sans se poser plus de question que lui. Attend-on d'une société intelligente qu'elle réfléchisse à ses actes ?

21. février 2018

La peine de mort (2) : La veuve et l'orphelin

Lorsque la justice décidait de tuer quelqu'un, elle prenait une lourde responsabilité. Très lourde.

Elle décrétait qu'elle ne se trompait absolument jamais (car toute erreur aurait justifié que l'on tuât la justice, elle-même coupable), que le coupable ne pouvait pas regretter, s'améliorer, tenter de se racheter ou apporter un jour quelque chose à la société. Qui sait, peut-être même sauver une vie ? Car on ne peut se permettre d'oublier qu'avant de commettre un crime, l'accusé a eu une vie. Il n'a pas toujours été mauvais, il a eu d'innombrables échanges avec d'autres personnes, il a rendu service, il a été aimé. On pourrait tuer quelqu'un alors que quelqu'un l'aime encore ?

Cette justice causerait à son tour un préjudice énorme pour l'entourage, les proches du condamné. Mais surtout : elle refuserait d'admettre qu'un individu ne se fabrique pas tout seul ! S'il tue, c'est aussi pour des raisons liées au contexte : économique, social, historique. Si un criminel est responsable de son geste, à son tour, le contexte qui a créé le criminel ne peut s'affranchir de sa part de responsabilité. Ou alors, la peine de mort est une forme d'eugénisme. Car le crime était peut-être une tentative désespérée de réparer quelque chose de vécu. La peine de mort serait un moyen confortable de ne pas se poser de question sur la société, la justice, les responsables.

Une justice qui tue des criminels crée aussi des orphelins, pupilles de l'État, des veufs et des veuves. Elle laisse un vide immense aux proches de l'accusé, qui pourraient à leur tour mal tourner. On ne punit pas le condamné, car une fois mort, il est loin des problèmes. C'est une peine pour tout son entourage, qui porte le deuil à partir de l'exécution de la peine de mort. Ce n'est donc pas une peine pour l'accusé. C'est en fait toute la société qui est condamnée de cette façon.

Et si on y pense bien, que votre père ou votre mère ait eu la tête tranchée n'est peut-être pas le meilleur moyen de faire de vous un parfait citoyen respectueux de la notion de justice... de là à prétendre que la peine de mort pourrait engendrer de futurs délinquants, il n'y a qu'un pas que je franchis sans honte.

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