Vie d'un pauvre

Quand on vit avec pas grand chose on tombe dans un système de l'économie et de la débrouille. Ce n'est pas un fait divers rare, c'est simplement la situation de 8 millions de personnes en France. Je partagerai avec vous quelques trucs, combines et quotidien des pauvres, pour vous en faire partager le quotidien si vous n'êtes pas pauvres vous-même. Vous comprendrez concrètement qu'un pauvre n'a pas le choix : il est écolo par nature.

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30 mai, 2017

T'as pas l'air de t'en faire...

On voit parfois des chômeurs qui semblent ne pas s'en faire. Peut-être même est-ce mon cas. Un chômeur qui semble avoir tout ce qui lui faut, même plutôt souriant, aimable. Un chômeur qui aurait l'air de ne pas s'en faire en somme.

Imaginons même un chômeur qui ne cherche pas de travail. Il ne subit pas les déceptions liées aux rejets de ses candidatures. Il n'a pas le stress de décrocher le téléphone 10 fois par jour pour tomber sur un secrétariat dont le seul but est de le tenir hors de portée de son interlocuteur. Imaginons qu'il n'ait pas l'angoisse de merder lorsque le téléphone sonnera.

On pourra même pour l'occasion faire comme si Pôle Emploi ne le convoquait pas pour faire des stages débiles et ne cherchait pas à le fliquer pour voir s'il cherche vraiment un boulot qu'il n'aura pas de toute façon. Imaginons qu'il ait le recul nécessaire pour supposer que le contrôle domiciliaire de la CAF dont il fait l'objet ne le soupçonne pas d'abuser du système, comme le font pourtant tous les responsables politiques pour lesquels il doit voter.

Imaginons encore qu'il n'ait pas à se projeter dans un univers où on l'obligera à travailler le dimanche, le soir, la nuit, pour rembourser un prêt étudiant. Croyons encore que les représentants politiques ne rivalisent pas de cruauté pour stigmatiser et mettre au pas les 6,5 millions de fainéants qui n'arrivent pas à trouver un emploi dans leur qualification. Imaginons qu'il n'ait pas le sentiment de se torcher avec son diplôme, imposé comme exigence sociale depuis son CP.

Faisons comme si l'argent n'était pas un problème pour lui. Il arrive à s'en sortir, même que parfois on le voit boire des coups en terrasse avec des amis. D'ailleurs il a un smartphone et une collection de vinyles dont il ne s'est pas (encore) séparé. Il regarde des séries téléchargées illégalement tous les jours. Non, vraiment, ça a l'air d'aller...

Mais quand bien même, les perspectives sont pitoyables : contrats précaires, visibilité à 2 semaines, formations de chômeurs pour Uber ou contrats à horaires éclatés. Un chômeur rencontre beaucoup de chômeurs, ça devient un système. Pas de retraite, pas de voyages, pas de vacances, pas de projets... et jugés en permanence pour leur inaptitude. Voilà le degré de liberté d'un chômeur. Est-on assez libres pour « ne pas s'en faire » ?

Évidemment que « ça va bien ». On fait tout pour aller bien. Pour ne pas avoir une sale tête devant les amis, pour qu'ils aient envie de nous revoir. Mais qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire « aller bien » quand on est stigmatisé aux infos, qu'on n'a aucune perspective et que le monde nous boude ?

Et dire qu'on déteste les pauvres à cause de ça, parce qu'ils se la coulent douce.

On dirait que ça va, t'as pas trop l'air de t'en faire !

Alors oui, ça va bien. Merci.

16 mai, 2017

Merci Muriel Robin !

S'il y a bien une humoriste à qui j'en veux, c'est Muriel Robin. Car son ancien sketch sur l'addition m'a parfois rendu la tâche difficile, m'obligeant à ramer à contre-courant de ce qu'elle a institutionnalisé par l'humour. Oui, j'assume : diviser l'addition sur toute une tablée en fin de repas ne rend service qu'aux plus fortunés.

C'est vrai après tout. Un pauvre qui s'offre un restau, c'est pas tous les jours. Il le fait pour passer un moment sympa avec des amis, pour ne pas s'esquiver en début de soirée, pour faire comme tout le monde. Mais lorsqu'il choisit un plat, il prendra le moins cher, pour être certain de tenir son budget. Il ne prendra pas de vin, parfois pas de dessert, surtout pas de café.

Et le moment de l'addition arrive, ce con de serveur arrive avec une addition pour tout le monde et démerde-toi. Il doit pourtant bien le savoir qu'il est interdit d'obliger quelqu'un à payer un repas qu'il n'a pas consommé. Et curieusement, c'est toujours le plus à l'aise de la tablée qui propose de ne pas s'embêter, allez hop : « on divise ? ». On divise les plats en plus, les desserts, le vin, les cafés... et le pauvre se retrouve parfois à devoir payer le double de ce qui était prévu. Il paie pour les autres.

Mais depuis quand est-il plus simple de faire une division qu'une addition ? Lorsque je suis allé à Montréal, j'avais eu la surprise de ne jamais rien avoir à préciser, les serveurs apportaient systématiquement des additions à chacun. Celui qui commandait la bouteille la retrouvait sur son addition. Logique. Là-bas, c'est l'habitude. C'est pas plus compliqué.

Alors quand le pauvre ne veut pas payer au riche son assiette, il a plusieurs stratégies. D'une part, s'éclipser avant la fin du repas en payant sa part au comptoir (faisable dans les repas en nombre de l'asso de badminton par exemple), ou assumer franchement en disant que son budget l'a obligé à se serrer la ceinture, et qu'il n'a pas les moyens de payer plus que sa part. C'est généralement à ce moment béni qu'un crétin ressort le sketch de Muriel Robin. Merci à elle. Parfois, il m'est arrivé de voir la réaction gênée de celui qui avait proposé. Le top du top : il soustrait alors votre addition pour refaire une division du reste. Simple je vous dis.

Une fois, j'ai même vu une copine qui n'osait pas parler de ses problèmes d'argent. Après que les mathématiques eurent enfin donné la somme de chacun (après soustraction de ma part, puis redivision du reste de l'addition), la corbeille fait le tour de table, chacun arrondissant sa part à l'euro supérieur lorsqu'il payait en espèce. Puis la corbeille arrive enfin à elle. Elle a alors refait l'addition de la corbeille et soustrait le total de la note pour voir ce qui manquait réellement et ne payer que le nécessaire.

Je propose un truc simple. Si le serveur ne veut pas s'embêter, celui qui propose de diviser n'a qu'à payer pour tout le monde. Ben oui, quoi, on ne va pas casser l'ambiance simplement pour une addition !

 

20 avril, 2016

CMU en honoraire libre

J'ai récemment dû aller chez un ORL. Il se trouve que pour des histoires de paperasse administrative, j'allais avoir une rupture de ma CMU dans un mois, et je devais voir un ORL de préférence avant cette date. J'ai pris le premier que j'ai trouvé, pas trop loin de chez moi.

Il est bon de savoir qu'avec la CMU, les médecins ont obligation d'accepter les tarifs conventionnés et les patients concernés ne doivent jamais sortir d'argent (tiers payant). Il arrive en région parisienne que les médecins évitent les pauvres pour cette raison (bien que ce soit interdit).

En entrant chez lui, j'avais repéré sur la plaque « ORL expert près la cour de justice de machin ». Oulà, il doit s'y connaître le bougre...

Après une attente, un très vieil homme ouvre. Cheveux absolument blancs, dur de la feuille, il m'invite à entrer dans un bureau entouré par des piles menaçantes de classeurs. Il me pose des tas de questions, notamment sur ma profession.

– Sans emploi.
– Je ne vous demande pas votre métier, mais votre profession, monsieur. Un métier est ce que l'on exerce pour gagner sa vie, une profession, c'est ce à quoi on se destine.

Je viens juste pour des acouphènes et il me demande de lui avouer que je n'aurai jamais de « profession » ? On termine ses questions dignes d'un fichier CNIL et il me parle ensuite de son statut particulier l'amenant à pratiquer des honoraires libres. Et c'est là que je l'écoute me faire un sketch de 10 ou 15 minutes sur les frais qu'il a, que soigner des gens à la CMU ne lui rapporte rien. Il me sort plein de papiers, ouvre des classeurs avec des photocopies que je n'ai pas envie de comprendre. Il me dit que pour vivre, il serait bien que je lui donne quand même quelque chose en fin de séance. Mettons 10 euros.

Donc ce type est expert judiciaire, il va prêter serment pour décider de la culpabilité des gens et moi, il me taxe 10€ au black ? Quelle grandeur !

J'accepte car je sais que sinon, je n'aurai pas le temps de voir un autre ORL. Pendant la séance, il ose me narguer en maudissant l'ISF. La séance se termine et il me mendie les 10€. Je sors mon chéquier (naïf), et il me reprend en m'expliquant que non, pas comme ça. Je paie en liquide.

S'ensuit une autre séance où il me refait le baratin version courte en me disant que je ne suis pas obligé de payer, mais que ce serait bien. Je critique un peu son matériel, lui expliquant pourquoi le test audio ne peut marcher correctement (un « clac » dévoile la présence d'un son que je suis censé deviner, certainement les condensateurs à changer, bref).

J'attends la dernière séance pour jouer un peu avec lui. Je sais que mes 10€ sont condamnés, mais j'attends gentiment qu'il me dise longuement que j'ai le choix mais que ce serait bien etc. Je le regarde, j'attends... il recommence comme un automate, sans honte. Je ne suis pas obligé, mais je ne vois pas trop comment sortir de la pièce sans me soumettre au racket. J'abdique. Je lui lâche ses 10€ pour ne jamais plus y remettre les pieds. D'ailleurs, vu son grand âge, peut-être que lui non plus n'y met plus les pieds.

Bref, ça m'apprendra à cocher une mauvaise case sur un dossier CMU de 8 pages.
 

8 avril, 2016

La pauvreté, c'est pour les autres

J'aimerais vous raconter un vieux souvenir toujours présent à mon esprit. Je vais le partager avec vous, histoire de m'en débarrasser un peu. Il ne m'en reste qu'un petit instant fugace. Juste une impression.

J'étais alors jeune étudiant en stage à Paris. Pour loger, j'avais trouvé un logement vacant en cité U. On m'avait bien fait la leçon : je n'avais le droit d'inviter personne. Mes études étaient destinées à me fournir une place intéressante dans l'industrie. Je me sentais un peu à l'abri du besoin, surtout que ce n'était pas encore vraiment la crise comme aujourd'hui : c'était en 1995, avant l'euro.

J'étais dans une station de métro, assis à côté d'un type bien habillé, 35 ans, sûr de lui, concentré à la lecture de son journal. Celui à qui je ressemblerais peut-être 10 ans après.

Là, je vois comme on voit beaucoup à Paris quelqu'un qui semble demander quelque chose aux gens autour de nous. C'est une jeune fille, habillée proprement, à peine de mon âge ; elle semblait faire la manche sans grand succès ni motivation. Elle s'approche de moi. Elle m'explique, la main vaguement tendue vers moi, que suite à un problème familial, elle s'est retrouvée à la rue depuis le matin et qu'elle cherche à se loger, même pas longtemps. Je lui explique alors que je ne suis pas parisien et qu'il m'est impossible de l'inviter à mon logement.

Là-dessus, elle se tourne vers mon voisin. Il ne l'écoute pas vraiment, prend machinalement son porte-monnaie et en sort une pièce de 10 francs qu'il laisse dans la main de la fille. Elle fond alors en sanglots. Le type, énervé et surpris, remet une autre pièce de 10 francs et s'en va, exaspéré. La fille est effondrée.

Je suis figé par la scène. Cette fille absolument seule est entourée par tant de monde. Suis-je plus coupable que cet homme qui s'est débarrassé de sa conscience pour 20 francs ?

Je pense que c'est la première pièce qu'elle recevait, celle qui a fait d'elle une mendiante.

J'ai l'impression d'avoir été l'observateur passif de cette vie à un moment où elle s'est brisée. Il est impossible de prévoir les trajectoires de vie. Ai-je décidé de la mienne ? À quel point ?

Peut-être cette fille a-t-elle pu retrouver un logement le soir-même ? Peut-être qu'elle a un poste très important dans une société du CAC40 ?

Peu importe finalement. Seule cette photographie me reste à l'esprit.

25 ans plus tard, je n'ai pas de place intéressante dans l'industrie, ni ailleurs en fait.

8 mars, 2016

« Les pauvres sont tous des assistés ! »

D'abord, qu'est-ce qu'un pauvre ?

En France, on le définit comme quelqu'un qui est sous le « seuil de pauvreté ». Le salaire retenu est à 60% du salaire médian, à savoir 987€. Cela représente entre 13 et 14% de la population selon les années, ce qui laisse rêveur quant à ceux qui pourraient vivre avec 1100€/mois et ne seraient pas « pauvres ».

Je fais partie des pauvres, puisque je suis allègement sous le seuil de pauvreté, même quand il m'arrive d'avoir un petit boulot. Le RSA seul est actuellement de 524€ pour une personne sans logement. Pour une personne seule, en cumulant avec les allocations logement, je touche environ 733€ auxquels on peut généralement ajouter une « prime de Noël » de 150€ (décidée chaque année). On bénéficie aussi de réductions sur les abonnements d'énergie et de téléphone fixe. L'eau est plein tarif et on ne paie pas la redevance TV (cherchez l'erreur !). La CMU complémentaire est aussi précieuse pour survivre. Certaines villes font des tarifs réduits pour certaines activités (médiathèques, piscines), les transports (bus). Le train est plein tarif (sauf parfois sur des trajets locaux).

Voilà le tableau en gros. Il faut savoir que pour toucher ça, il est important d'être en recherche active d'emploi. Ça semble évident, mais lorsqu'on a un tel niveau de ressources, les recherches se compliquent souvent : trajets onéreux, appels téléphoniques, impressions de CV, motivation et simplement être présentable à un entretien.

Sont-ils vraiment assistés ?

Si on veut vraiment être pragmatique, ce n'est pas le pauvre qui est assisté, mais bien son propriétaire. Me concernant, je lui laisse près de deux tiers de ce que je touche (59%). Cela veut dire que si les 8 millions de pauvres ne touchaient plus d'allocation du jour au lendemain, le marché de l'immobilier serait laminé.

Ces pauvres qui « abusent du système » vivent donc avec les 300€ restants par mois s'ils ont un logement (selon le loyer). Parfois un peu plus pour ceux en colocation, HLM ou hébergement gratuit. Là-dessus, il faut payer : l'assurance, l'énergie, l'eau, téléphone et Internet, les vêtements, chaussures, réparations diverses, produits d'entretien, coiffeur (?), activités (?!?), restaurants (la bonne blague !!!) et évidemment la nourriture, le tout pour environ 10€ par jour. Curieusement, c'est surtout la nourriture qui écope, le reste étant difficilement compressible.

Traiter d' « assistés » ces personnes au seul motif qu'elles s'en sortent tient d'un cynisme décapant. Laisser 8 millions de personnes sur le bord de la route a des conséquences. C'est plutôt le système qu'il faut accuser.

S'il n'y a qu'une chaise à occuper, qu'un poste à pourvoir, c'est celui qui l'occupe qui a une dette vis-à-vis de tous les autres. Les assistés vous remercient pour votre sollicitude.