Vie d'un pauvre

Quand on vit avec pas grand chose on tombe dans un système de l'économie et de la débrouille. Ce n'est pas un fait divers rare, c'est simplement la situation de 8 millions de personnes en France. Je partagerai avec vous quelques trucs, combines et quotidien des pauvres, pour vous en faire partager le quotidien si vous n'êtes pas pauvres vous-même. Vous comprendrez concrètement qu'un pauvre n'a pas le choix : il est écolo par nature.

Fil des billets - Fil des commentaires

20 avril, 2016

CMU en honoraire libre

J'ai récemment dû aller chez un ORL. Il se trouve que pour des histoires de paperasse administrative, j'allais avoir une rupture de ma CMU dans un mois, et je devais voir un ORL de préférence avant cette date. J'ai pris le premier que j'ai trouvé, pas trop loin de chez moi.

Il est bon de savoir qu'avec la CMU, les médecins ont obligation d'accepter les tarifs conventionnés et les patients concernés ne doivent jamais sortir d'argent (tiers payant). Il arrive en région parisienne que les médecins évitent les pauvres pour cette raison (bien que ce soit interdit).

En entrant chez lui, j'avais repéré sur la plaque « ORL expert près la cour de justice de machin ». Oulà, il doit s'y connaître le bougre...

Après une attente, un très vieil homme ouvre. Cheveux absolument blancs, dur de la feuille, il m'invite à entrer dans un bureau entouré par des piles menaçantes de classeurs. Il me pose des tas de questions, notamment sur ma profession.

– Sans emploi.
– Je ne vous demande pas votre métier, mais votre profession, monsieur. Un métier est ce que l'on exerce pour gagner sa vie, une profession, c'est ce à quoi on se destine.

Je viens juste pour des acouphènes et il me demande de lui avouer que je n'aurai jamais de « profession » ? On termine ses questions dignes d'un fichier CNIL et il me parle ensuite de son statut particulier l'amenant à pratiquer des honoraires libres. Et c'est là que je l'écoute me faire un sketch de 10 ou 15 minutes sur les frais qu'il a, que soigner des gens à la CMU ne lui rapporte rien. Il me sort plein de papiers, ouvre des classeurs avec des photocopies que je n'ai pas envie de comprendre. Il me dit que pour vivre, il serait bien que je lui donne quand même quelque chose en fin de séance. Mettons 10 euros.

Donc ce type est expert judiciaire, il va prêter serment pour décider de la culpabilité des gens et moi, il me taxe 10€ au black ? Quelle grandeur !

J'accepte car je sais que sinon, je n'aurai pas le temps de voir un autre ORL. Pendant la séance, il ose me narguer en maudissant l'ISF. La séance se termine et il me mendie les 10€. Je sors mon chéquier (naïf), et il me reprend en m'expliquant que non, pas comme ça. Je paie en liquide.

S'ensuit une autre séance où il me refait le baratin version courte en me disant que je ne suis pas obligé de payer, mais que ce serait bien. Je critique un peu son matériel, lui expliquant pourquoi le test audio ne peut marcher correctement (un « clac » dévoile la présence d'un son que je suis censé deviner, certainement les condensateurs à changer, bref).

J'attends la dernière séance pour jouer un peu avec lui. Je sais que mes 10€ sont condamnés, mais j'attends gentiment qu'il me dise longuement que j'ai le choix mais que ce serait bien etc. Je le regarde, j'attends... il recommence comme un automate, sans honte. Je ne suis pas obligé, mais je ne vois pas trop comment sortir de la pièce sans me soumettre au racket. J'abdique. Je lui lâche ses 10€ pour ne jamais plus y remettre les pieds. D'ailleurs, vu son grand âge, peut-être que lui non plus n'y met plus les pieds.

Bref, ça m'apprendra à cocher une mauvaise case sur un dossier CMU de 8 pages.
 

8 avril, 2016

La pauvreté, c'est pour les autres

J'aimerais vous raconter un vieux souvenir toujours présent à mon esprit. Je vais le partager avec vous, histoire de m'en débarrasser un peu. Il ne m'en reste qu'un petit instant fugace. Juste une impression.

J'étais alors jeune étudiant en stage à Paris. Pour loger, j'avais trouvé un logement vacant en cité U. On m'avait bien fait la leçon : je n'avais le droit d'inviter personne. Mes études étaient destinées à me fournir une place intéressante dans l'industrie. Je me sentais un peu à l'abri du besoin, surtout que ce n'était pas encore vraiment la crise comme aujourd'hui : c'était en 1995, avant l'euro.

J'étais dans une station de métro, assis à côté d'un type bien habillé, 35 ans, sûr de lui, concentré à la lecture de son journal. Celui à qui je ressemblerais peut-être 10 ans après.

Là, je vois comme on voit beaucoup à Paris quelqu'un qui semble demander quelque chose aux gens autour de nous. C'est une jeune fille, habillée proprement, à peine de mon âge ; elle semblait faire la manche sans grand succès ni motivation. Elle s'approche de moi. Elle m'explique, la main vaguement tendue vers moi, que suite à un problème familial, elle s'est retrouvée à la rue depuis le matin et qu'elle cherche à se loger, même pas longtemps. Je lui explique alors que je ne suis pas parisien et qu'il m'est impossible de l'inviter à mon logement.

Là-dessus, elle se tourne vers mon voisin. Il ne l'écoute pas vraiment, prend machinalement son porte-monnaie et en sort une pièce de 10 francs qu'il laisse dans la main de la fille. Elle fond alors en sanglots. Le type, énervé et surpris, remet une autre pièce de 10 francs et s'en va, exaspéré. La fille est effondrée.

Je suis figé par la scène. Cette fille absolument seule est entourée par tant de monde. Suis-je plus coupable que cet homme qui s'est débarrassé de sa conscience pour 20 francs ?

Je pense que c'est la première pièce qu'elle recevait, celle qui a fait d'elle une mendiante.

J'ai l'impression d'avoir été l'observateur passif de cette vie à un moment où elle s'est brisée. Il est impossible de prévoir les trajectoires de vie. Ai-je décidé de la mienne ? À quel point ?

Peut-être cette fille a-t-elle pu retrouver un logement le soir-même ? Peut-être qu'elle a un poste très important dans une société du CAC40 ?

Peu importe finalement. Seule cette photographie me reste à l'esprit.

25 ans plus tard, je n'ai pas de place intéressante dans l'industrie, ni ailleurs en fait.

8 mars, 2016

« Les pauvres sont tous des assistés ! »

D'abord, qu'est-ce qu'un pauvre ?

En France, on le définit comme quelqu'un qui est sous le « seuil de pauvreté ». Le salaire retenu est à 60% du salaire médian, à savoir 987€. Cela représente entre 13 et 14% de la population selon les années, ce qui laisse rêveur quant à ceux qui pourraient vivre avec 1100€/mois et ne seraient pas « pauvres ».

Je fais partie des pauvres, puisque je suis allègement sous le seuil de pauvreté, même quand il m'arrive d'avoir un petit boulot. Le RSA seul est actuellement de 524€ pour une personne sans logement. Pour une personne seule, en cumulant avec les allocations logement, je touche environ 733€ auxquels on peut généralement ajouter une « prime de Noël » de 150€ (décidée chaque année). On bénéficie aussi de réductions sur les abonnements d'énergie et de téléphone fixe. L'eau est plein tarif et on ne paie pas la redevance TV (cherchez l'erreur !). La CMU complémentaire est aussi précieuse pour survivre. Certaines villes font des tarifs réduits pour certaines activités (médiathèques, piscines), les transports (bus). Le train est plein tarif (sauf parfois sur des trajets locaux).

Voilà le tableau en gros. Il faut savoir que pour toucher ça, il est important d'être en recherche active d'emploi. Ça semble évident, mais lorsqu'on a un tel niveau de ressources, les recherches se compliquent souvent : trajets onéreux, appels téléphoniques, impressions de CV, motivation et simplement être présentable à un entretien.

Sont-ils vraiment assistés ?

Si on veut vraiment être pragmatique, ce n'est pas le pauvre qui est assisté, mais bien son propriétaire. Me concernant, je lui laisse près de deux tiers de ce que je touche (59%). Cela veut dire que si les 8 millions de pauvres ne touchaient plus d'allocation du jour au lendemain, le marché de l'immobilier serait laminé.

Ces pauvres qui « abusent du système » vivent donc avec les 300€ restants par mois s'ils ont un logement (selon le loyer). Parfois un peu plus pour ceux en colocation, HLM ou hébergement gratuit. Là-dessus, il faut payer : l'assurance, l'énergie, l'eau, téléphone et Internet, les vêtements, chaussures, réparations diverses, produits d'entretien, coiffeur (?), activités (?!?), restaurants (la bonne blague !!!) et évidemment la nourriture, le tout pour environ 10€ par jour. Curieusement, c'est surtout la nourriture qui écope, le reste étant difficilement compressible.

Traiter d' « assistés » ces personnes au seul motif qu'elles s'en sortent tient d'un cynisme décapant. Laisser 8 millions de personnes sur le bord de la route a des conséquences. C'est plutôt le système qu'il faut accuser.

S'il n'y a qu'une chaise à occuper, qu'un poste à pourvoir, c'est celui qui l'occupe qui a une dette vis-à-vis de tous les autres. Les assistés vous remercient pour votre sollicitude.